Compagnie Chorégraphique - Marie Desoubeaux


écritures de plateaux, dramaturgies du corps
















© Ciril Jazbec
Note d’intention


R E S T E R est un acte chorégraphique et théâtral. Il est question d’intimité, de solitude et de liberté. La liberté des fous, des solitaires, la liberté des morts. Est-il possible de vivre dans une trans-universalité des mondes ? Quelles forces en puiser ?

Dans le silence de la solitude, celle que l’on choisit ou qui s’impose par sa bienveillance ou sa nécessité, nos perceptions s’affinent et s’aiguisent pour percevoir la coexistence renouvelée de deux mondes inhérents à notre condition d’être humain : celui quotidien, qui nous entoure et dans lequel nous ancrons les actions de notre vie, et celui intérieur, qui se développe et s’enrichit en permanence de l’attention qu’on lui donne.


Le vide, le silence, le blanc, l’absurde rêverie, l’absurde réalité, l’humour caché au creux de ces jointures-là. Un terreau patient et porteur de vie.

Quand le silence a valeur de tout ce qui a fait bruit avant lui, quand il fait place à l’endroit où nous prenons soudainement conscience des multitudes qui nous entouraient ; il zoome, dépoussière et nous surprend dans nos intériorités. 

Il s’agit de capter les vibrations d’un espace, d’une présence, et d’un dépouillement surchargé. Les rendre visible, tangible, créer une expérience commune, densifier le temps pour y percevoir sa corde tendue, faisant musique du silence.

La scène se passe en Islande et ailleurs, dans toutes terres insulaires et poétiques, dans tout monde habitant les creux de nos êtres. Placer l’isolement  et l’imaginaire comme porte d’accès au monde intérieur, à ses richesses et ses forces.


Margaux est au centre d’un univers de laine, tangible et précieux, absurde et rêveur. Elle prendra ce risque : celui d’aller vers l’intime, l’indicible, le beau, le rêveur. Toucher à l’intime, à l’absolu singulier et pourtant absolument universel.

Je considère l’acte créateur, la scène et le théâtre comme étant l’une des clés possible pour dire l’indicible, partager la solitude, danser le silence. L’écriture en est une autre, et c’est dans sa force génératrice d’intime et d’imaginaire que nous irons puiser. Quelle est la valeur du mouvement dansé si ce n’est d’appeler un imaginaire au-dehors de notre quotidien ? Et quelle est sa force quand celui-ci arrive à déployer toute son ampleur puisque partant d’un terrain de compréhensions communes ?

Qu’est-ce qui fait commun ?

Démarche Artistique

Le projet de R E S T E R est né de l’envie de penser une nouvelle forme d’écriture chorégraphique et dramaturgique, avec en tête et en désir l’interprète Margaux Amoros.

Le désir de pouvoir transcender une expérience sur l’indicible, l’intime et le singulier.

Qu’est-ce qui nous connecte à notre monde sensible? Notre soi intérieur? À celui qui nous définit par essence? Que veut dire intime? Quelle est la place du vide et du silence dans cet univers? Quelle est la place de la musique et du corps? Peut-on vivre l’intime dans une expérience collective? La voix silencieuse des écrivains est-elle traduisible dans une expérience scénique aux écritures transverses?

Je suis partie de ces questions et de leurs apparentes impossibilités de transcription pour puiser la force d’une nouvelle écriture et d’un questionnement renouvelé autour de la dramaturgie de la danse : quelle nécessité pousse le corps et l’être tout entier à s’engager pleinement dans une expression scénique ? Que veut dire la parole quand elle vient briser le silence instauré par un corps dansant ? Peut-on joindre les forces que composent la littérature, le mouvement dansé, le théâtre, l’écriture d’un espace scénographique, la composition sonore et musicale d’un lieu et d’un temps?

Par la conscience, la partition devient musique et le paysage une haute terre de l’esprit. C’est la voix de la conscience – je parle ici d’une voix en négatif, d’une non voix, capable d’enregistrer d’autant plus fidèlement les nuances d’un son qu’elle sait se rendre inaudible-, une voix qui, parce qu’elle participe essentiellement du silence, parvient par l’affût d’une écoute extrême à surprendre le mouvement giboyeux du langage gitant sous l’inanimé, à pister au sein des solitudes, la clairière exacte d’une présence, à lever une totalité au milieu de nulle part, dans le blanc des cartes, au bout du monde où croit-on, tout fini alors que c’est précisément là que tout commence. »

Pierre Cendors, L’invisible dehors.

Si ma réflexion part de l’intimité relative à l’écriture, une grande partie de ma recherche consiste à trouver un niveau de traduction d’essence à essence qui me parle avec autant d’intensité et de personnalité qu’un poème ou une écriture. L’analogie de la traduction de langue à langue soulève en soi déjà beaucoup de questions du même ordre. Mais elle ne suffit pas à recouvrir l’entièreté des changements que la transposition d’une écriture à la scène implique. Il s’agit certes de la question essentielle du théâtre et de l’écriture théâtrale : comment dire les mots qui, à eux seuls ne représentent par l’essence même de la chose nommée ? Je souhaite continuer ce travail déjà entrepris par de nombreux penseurs et metteurs en scène, en y incluant le corps chorégraphique et ses autres capacités d’adaptabilités, de traductions et de transpositions.

Et puis l’accord, la « justesse » d’un son, d’un moment. Une viole de gambe, comme un instrument hors temps catapulté soudain au milieu d’une forêt intime. Il s’accorde, et joue – parfois. Il est le maître qui souligne les instants de silence par son travail d’artisan devenant tout à coup artiste brillant de sa puissance lunaire. Il est discret, invisible, présence sourde et soutient permanent. Robin Pharo, violiste de talent, jouera de sa sensibilité et de toute la puissance de son instrument pour venir créer l’univers sonore de cette pièce silencieuse.

Ma démarche est enfin et avant tout celle d’une artiste avide de partager un univers sensible particulier, développé avec lenteur et passion, qui se transpose et se projette aujourd’hui dans ce projet singulier, avec joie et poésie.


Vous y croyez encore ? À la percussion, des corps ?
Est-ce que vous prenez le risque ? D’y aller ? D’y aller pour rester ? D’y aller par fidélité ? Est-ce que vous prenez le risque de la collision ? Le risque de l’autre ? Est-ce que vous prenez le risque de perdre ? Vous êtes là, et puis un jour vous perdez ? Ça vous arrive ? De perdre ? De ne pas laisser les mots vous gagner ?

Extrait de R E S T E R, Acte III